L’idée est séduisante et ancienne : construire une épreuve qui ne dépende ni de la langue, ni de l’école, ni du milieu. Des figures abstraites, aucun mot, et l’on mesurerait le raisonnement à l’état pur.

C’est l’ambition des matrices de Raven depuis 1938, et de tous les tests dits « culture-fair » qui ont suivi. Elle est en partie tenue. Mais seulement en partie, et il est honnête de dire pourquoi.

Ce que les épreuves non verbales réussissent

Elles éliminent le facteur le plus brutal : la langue. Une épreuve verbale passée dans une langue qui n’est pas la sienne sous-estime systématiquement, et de beaucoup. Sur une matrice de figures, ce handicap disparaît.

Elles réduisent aussi la dépendance aux connaissances scolaires. On peut résoudre une matrice sans savoir lire. C’est un progrès réel, et c’est pourquoi ces épreuves restent l’outil de référence en contexte international.

Le problème que l’effet Flynn met en évidence

Voici le fait gênant. Au cours du XXᵉ siècle, les performances brutes ont augmenté d’environ trois points par décennie dans les pays industrialisés — et ce sont les épreuves abstraites qui ont le plus progressé, bien davantage que les épreuves de vocabulaire ou de connaissances.

Si une épreuve mesurait une capacité biologique invariante, indépendante de l’environnement, elle n’aurait aucune raison de bouger de trente points en trois générations. Qu’elle bouge — et plus que les autres — démontre qu’elle capte quelque chose qui dépend de l’époque et du milieu.

Autrement dit : l’épreuve conçue pour être la plus neutre culturellement s’avère être la plus sensible aux changements culturels. C’est le paradoxe central de ce domaine.

Ce qui reste culturel dans une figure abstraite

Plusieurs choses, qui ne se voient pas au premier regard.

Le réflexe d’abstraction lui-même. Classer le monde par catégories formelles plutôt que par usages concrets n’est pas universel : c’est un réflexe que la scolarisation installe. Demandez ce que le chien et le lapin ont en commun : « on chasse le lapin avec le chien » est une réponse parfaitement intelligente, et c’est la réponse abstraite que le test récompense.

Les conventions graphiques. Lire de gauche à droite puis de haut en bas, comprendre qu’une case vide appelle une complétion, savoir qu’une flèche indique une direction : ce sont des conventions apprises.

La familiarité avec l’exercice. Répondre à des questions à choix multiple contre la montre est une compétence en soi, enseignée dès l’école primaire dans certains systèmes et jamais rencontrée dans d’autres.

Le rapport à l’évaluation. Accepter d’être chronométré par un inconnu, comprendre qu’il faut deviner plutôt que laisser blanc, oser répondre quand on n’est pas sûr — ces attitudes varient énormément selon les contextes éducatifs.

Le cas de la menace du stéréotype

Un autre mécanisme a été beaucoup étudié : le simple fait de savoir qu’on appartient à un groupe réputé moins performant sur une tâche dégrade la performance à cette tâche. Une partie des ressources cognitives part dans la gestion de l’anxiété au lieu d’aller au problème.

Ce champ de recherche a connu des débats méthodologiques sérieux ces dernières années : certains effets rapportés initialement se sont révélés plus faibles ou moins reproductibles qu’annoncé. Le phénomène de base reste largement accepté, son ampleur réelle et ses conditions d’apparition sont discutées. C’est un bon exemple de ce qu’on peut dire honnêtement : quelque chose d’établi, dont on ne connaît pas la taille exacte.

La conclusion raisonnable

Une échelle plutôt qu’un oui ou un non. Les épreuves non verbales sont moins chargées culturellement que les épreuves verbales, nettement. Elles ne sont pas neutres pour autant, et l’expression « culture-fair » promet davantage que ce que l’outil délivre — ce que la littérature reconnaît d’ailleurs, en lui préférant souvent « culture-reduced ».

Pour vous, en pratique, cela veut dire ceci. Un score obtenu hors du contexte sur lequel le test a été étalonné doit être lu avec prudence supplémentaire. Et comparer deux personnes qui n’ont ni la même langue, ni la même scolarité, ni la même familiarité avec ce genre d’exercice, sur la base d’un score, n’a pas le sens qu’on lui prête.

C’est une des raisons pour lesquelles notre test écrit ses items verbaux séparément en français et en anglais, plutôt que de les traduire, et pour lesquelles il affiche toujours une fourchette. Notre page méthode détaille le reste des limites, y compris celle que nous ne pouvons pas encore corriger : l’étalonnage.